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Le statut de

la science et de la recherche au Bénin : contribution à la sociologie des sciences des pays en développement

Maxime Dahoun

ISBN 978-3-89722-034-8
300 Seiten, Erscheinungsjahr: 1998
Preis: 40.00 €
Ce livre  s'ouvre sur un raccourci informé, juste et charpenté concernant l'institutionnalisation de la science coloniale. Le cadre est celui de la région d'Afrique occidentale française : le Bénin n'en était qu'une province à l'époque; et cela donne ample matière à l'exposé et à la discussion. Le chapitre articule judicieusement et sans les confondre, sur la scène coloniale, l'arrière-plan politico-économique, le plan médian de la création (puis de l'inertie) institutionnelle, et celui des figures savantes (avec leur rationalité propre). Le texte s'abreuve aux meilleurs travaux des historiens concernés par le thème "Science et Empires" : un courant que l'auteur connaît bien, y compris dans ses essais les plus récents, et qu'il manie sans superficialité. Une périodisation pertinente fait ressortir le passage de l'amateurisme à la professionnalisation scientifique. Elle met à jour blocs et affinités socio-cognitives, en établissant un parallèle entre les luttes théoriques dans la science, et les options politico-économiques de la colonisation. Elle pointe à chaque moment les institutions-phare (Museum, Nogent...), qui condensent tel ou tel moment d'une évolution dialectique. Cette méthode est bonne. L'information, précise, révèle la richesse des institutions scientifiques coloniales, et la construction précoce d'une politique d'enseignement-recherche-vulgarisation. Lapidaire, la conclusion sur cette partie est convaincante : elle situe la science coloniale dans la science générale, et note qu'elle a introduit de nouvelles disciplines, créé des approches et des connaissances inédites, ainsi que des ruptures institutionnelles et épistémologiques.

Au décours d'un inventaire consciencieux des institutions actives et des travaux qu'elles ont réalisé, le texte pointe pendant la période pré-coloniale plusieurs problèmes de fond : précarité d'une recherche organiquement dépendante du soutien d'Etat (et très sensible aux retournements politiques); légitimation difficile d'une science dont les activités se développent au sein d'une société traditionnelle, dans un espace de savoirs autrement structuré, sans grand contrôle démocratique; porte à faux des coopérations internationales, substituant les capacités locales tout en s'intégrant à des plans d'action nationaux.... Le Bénin offre un cas d'école à ces sujets, et l'auteur s'en saisit opportunément. L'information est solide et l'analyse implacable. Pourquoi dans ce contexte la "nationalisation" produit un effet inverse de celui attendu : irrémédiable paralysie, sauf secteurs choisis et financés par la science-monde ?

L'auteur fait ensuite un exposé précis des composantes actives et des instances de gestion de la recherche au Bénin aujourd'hui. Peu d'illusion sur le fait qu'elles fassent "système". Utiles annexes informatives, le texte porte un diagnostic lucide sur les maux actuels de la recherche en ce pays : défaut de financement (données à l'appui); désaffection des hommes politiques; tutelle éclatée de nombreux ministères techniques; exigence de service, non de recherche; hégémonie d'une bureaucratie ignorante des stratégies de recherche, manque de vision ... La conséquence est dans la création de bureaux d'études, sous-traitants des programmes internationaux, qui vident l'Université des meilleurs talents sans contribuer à la reproduction du vivier, et qui les stérilisent dans des tâches répétitives, sans communication organique avec le monde de la création de connaissances. Le texte est riche de données et nourrie de fines analyses. Il témoigne d'une grande conscience dans la construction des faits, de la maîtrise d'une variété de techniques (bibliométrie, questionnaire, interview...), et de leur habile combinaison, au service d'une vraie sensibilité aux divers plans du réel : cadrage politico-économique, plan médian des institutions, et mise en scène vivante des protagonistes. Le texte offre un cadrage original et riche, qui porte l'investigation au sein du monde des chercheurs : vocation, profession, intérêts, contenus et stratégies de recherche. On trouve une bonne présentation, discussion et comparaison de plusieurs bases bibliographiques; ainsi qu'au fil du texte une réflexion sérieuse sur ce que peuvent être de bons indicateurs de science pour les pays en développement. Ici encore, l'auteur se montre averti des travaux récents. Intéressante mise en perspective Africaine. Données éclairantes concernant le Bénin. L'extraction fine des données (y compris nettoyage des bases : un travail considérable ) témoigne d'une vraie conscience professionnelle. Elle est récompensée par la richesse et le sérieux des commentaires qu'elle permet. Apparaissent ainsi des paradoxes (le dynamisme de l'Institut de math-physique), des surprises (l'écart entre deux bases : ISI et PASCAL, qui dénote le privilège implicite accordé par telle ou telle à une posture épistémologique; en médecine par exemple, ISI écarte le raisonnement rhizome, dont témoigne la recherche clinique largement rapportée par PASCAL). L'analyse fait aussi ressortir le rôle actif dans la recherche et son animation locale de coopérants "de passage"; ainsi que la place importante des centres internationaux de recherche - l'IITA en agriculture - ou des Programmes mondiaux - ceux de l'OMS en santé notamment. Les problèmes d'équilibre et de division du travail dans le partenariat sont évoqués, et utilement rapportés à ceux de stratégies de recherche et d'avantages comparatifs.

L'auteur souligne les contradictions à surmonter pour entretenir une recherche locale acceptable socialement et viable . Il reconnaît le rôle incontournable des ressources extérieures (intellectuelles et financières) et insiste en même temps sur l'importance de "n'être pas seulement utilisateur de savoirs et de dispositifs instrumentaux reçus d'ailleurs". Il souligne le rôle de l'enseignement : plus précisément celui d'un enseignement vivifié par la création de connaissances et soucieux de les mettre en pratique (i.e. tournant les esprits vers l'application). Il mise enfin sur l'éthique des chercheurs nationaux, et sur leur capacité à reconnaître leurs avantages scientifiques comparatifs, pour définir des stratégies de recherche appropriées au pays, et réalistes. Autant de remarques conduisant à la recommandation de politiques pragmatiques, imaginatives et flexibles, faisant meilleure confiance aux capacités humaines disponibles.

L'ouvrage explore les paliers en profondeur du monde de la recherche : d'abord sous l'angle professionnel, puis sous celui des postures épistémologiques. La sociographie donne l'image d'une profession modeste, issue des classes moyennes du temps colonial, et vieillissante (il n'y a plus de recrutements depuis 15 ans). Cet "épuisement" retentit sur l'activité (2/3 des enseignants chercheurs n'ont rien produit en 5 ans). Les projets de recherche sont plus intentionnels que programmatiques; l'ambition scientifique est restreinte; et les aspirations relèvent plus de la carrière politique ou gestionnaire, que de l'élévation dans la notoriété savante. Il s'agit là d'un portrait "moyen", qui a ses contre-exemples. Le texte démontre néanmoins comment les conditions professionnelles détournent de la "vocation". Des salaires de misère, et un statut dégradé, induisent une multiactivité de nécessité, qui écarte de l'intérêt scientifique (activités de commerce, d'enseignement alimentaire...). Les promotions ne sont en rien liées à la productivité (mais au titre, à l'ancienneté, et surtout aux effets d'une gestion patrimonialiste des institutions Universitaires). La seule profession médicale semble offrir une niche structurelle à la recherche, intégrée comme part du métier et de sa vocation, et incarnée dans la haute figure de l'enseignant-chercheur-chef de service.

L'analyse des travaux et de leur portée conduit à une différenciation en trois groupes (selon l'audience obtenue), et à d'intéressantes suggestions concernant l'information scientifique et technique (capitalisation, dissémination). Bon diagnostic relatif aux activités de sciences sociales (jusqu'alors tenues à l'écart de l'étude); et critique balancée des travaux "d'expertise" - hypertrophiés par la demande des fonds internationaux de développement. C'est l'équivalent de l'activité de "service" ( à ne pas confondre avec la recherche - fût-elle appliquée) où se limitent nombre de laboratoires des sciences plus "dures". A l'opposé, la description de "découvertes" Béninoises récentes, dans les domaines agronomique ou phytothérapique, montre que l'imagination n'est pas toute stérilisée. Elle nous introduit (plutôt en creux) à l'identification d'avantages comparatifs (même pour des chercheurs mal outillés, mais longuement présents sur le terrain), à la construction des stratégies de recherche qui en tirent parti (études longitudinales, tests in situ), et aux modes de raisonnement qui s'en trouvent privilégiés.

La présentation d'interviews en miroir, de chercheurs coopérants et nationaux est de bonne méthode. Elle fait ressortir de nouveaux traits : l'atomisation de la "communauté" scientifique locale, la méfiance de règle en son sein, la répugnance au débat et à l'évaluation par les pairs, la méconnaissance (et la sous-estimation) des standards et du débat scientifique mondiaux... Ces traits d'insularité sont redoublés par le paternalisme-clientélisme qui régit socialement la sphère de la science, à l'image des sphères politique et commerçante dominées des bourgeoisies patrimonialistes. A cette communauté, très imparfaite au regard des valeurs Mertoniennes, s'intègrent mal les chercheurs d'autres nationalités. Les exceptions (figures nationales, animateurs scientifiques coopérants, souvent associés) donnent lieu aux seules dynamiques productives, spectaculaires et de quelque durée.

L'ouvrage aborde enfin les question de politique de science. Il ouvre une réflexion de grande qualité concernant l'espace des savoirs dans une société encore traditionnelle; sur la légitimité et la marginalité respectives des savoirs populaires et des savoirs scientifiques et techniques; et sur la nécessité de leur double révolutionnarisation, dans le cadre d'une "Renaissance modernisante". L'analyse met ensuite en avant la notion d'efficacité des savoirs (techniquement efficients et socialement acceptables). Elle ouvre des pistes intéressantes, à propos des styles de science et des stratégies de recherche à privilégier. Des conséquences en sont tirées (vibrant plaidoyer pour les sciences sociales. Explorant le lien entre structures institutionnelles et fonctions cognitives, l'ouvrage situe le niveau stratégique d'action dans l'encouragement des vocations, et la constitution de communautés scientifiques. Ces notions sont bien discutées; et le choix d'une telle approche permet d'échapper au cercle vicieux du renvoi de responsabilités, des chercheurs aux politiques et vice-versa. L'auteur suggère pour terminer dix "mesures" à prendre rapidement, qui en appellent à l'initiative même des chercheurs, ou qui consistent en réformes institutionnelles; elles peuvent faire levier sur l'action de l'Etat, et sur l'attitude de la société. Les propositions sont modérées, pertinentes, et tracent une voie crédible du développement de la recherche.

Ce travail témoigne d'une connaissance avertie des travaux en "science de la science"; et de leur heureuse application au cas étudié, il est original et typique à bien des égards. Au total, on dispose de l'une des premières monographies sérieuses, à propos du statut de la science dans un pays Africain.

Keywords:
  • Bénin
  • pays en développement
  • Sociologie des sciences
  • Recherche scientifique
  • Politique scientifique

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